Destin oublié - La maison Maugé

La maison abandonnée des Maugé a été avant tout l’histoire d’une grande patience, pour eux et pour moi. Récit de la visite dans ce lieu qui aura donné bien du fil à retordre.
Ca commence assez souvent comme ça, un Google Maps trahit une toiture défoncée et un envahissement par la végétation. Quand à ces constats, on ajoute les aspects critiques tels plus aucun accès véhicule ainsi que du bazar éparpillé, ça ondule peu à peu vers de bons prémices. C’est de la sorte que cette maison fut mise dans une liste interminable : celle des machin-bidules à voir un de ces jours quand on passe par là.
Cette maison n’est pas spécialement excentrée, mais une fois sur place, elle laisse entrevoir un palmarès de potentiels nettement plus faible ; ah combien de fois cela peut-il être le cas ! Mais ma foi, c’est le jeu. Sur le terrain en effet, une caravane et un espèce de début de chantier abandonné fait penser que rien ne sera à en attendre. Mais là n’est pas le pire à citer, c’est surtout la montagne de ronces. Elles sont grosses comme des chênes multi-centenaires.
Comme dirait un copain pédagogique : me voilà en train de faire Fanny ! Ca fait un an, nous sommes en juin, la saison touristique commence à battre son plein, le soleil darde. Je suis en sandales (oh merveilleux ça pour faire de l’urbex), bref le moindre des raisonnables est de reporter. Peu importe, ça n’a pas l’air d’être très évolutif sur place. Bref arrive le mois d’octobre et là ça ne passe guère plus, les ronces sont teigneuses comme un petit chien incompris. Avec le temps, tout cela vire naturellement à l’oubli complet.
Ces derniers jours, je vais évaluer un château à moitié on-sait-pas-trop abandonné (échec) et tout d’un coup sur la route, j’organise un presque-demi-tour. Té, au fait si j’allais voir la maison ronces ? Nous sommes fin février, grosses godasses et l’intention improvisée d’en découdre sévère. Et verdict ? Bah mon ami, ça passe !
A l’intérieur, c’est une ruine de ruine de ruine. Comment dire, c’est très fatigué ? C’est un faible mot. C’est épuisé si ce n’est croulant comme le moral du chien incompris susdit. Quant au pillage, ça sent le 40 ans d’accès libre dans un coin où à peu près tout à l’air paisible. Il reste que parfois, le bonheur se trouve dans les détails.

Un bien sans maître au destin complètement oublié
Il n’y a plus de boîte aux lettres au nom des habitants ; il n’existe plus aucune voie d’accès correcte. Le portail est condamné et donne sur une maison voisine. L’allée qui potentiellement servait de passage est maintenant une Amazonie de ronces heureuses presque sur-vitaminées. A défaut d’un chien à la sensibilité quelque peu méprisée, les plantes à épines ont un très bon moral je vous le garantis.
Comme souvent, il faut s’acharner là où personne ne va. Le grenier me tend les bras, mais il est sans conteste piégeux. Il s’effondre tout seul, alors avec un bonhomme là-dessus (en plus un peu couillon), on sait bien ce que ça va donner. Bref méthode pour pas trop partir en biberine, répartir le poids. Je m’allonge dans la crasse et en tendant la main au maximum, j’arrive à récupérer un espèce de seau cartonné turbo-méga-crasseux. Il promettait papiers.
Dedans bingo, des lettres de 1955, des noms, c’est tout ce qu’il fallait.
La maison a appartenu à Paul MAUGÉ et Marie MAUGÉ née VELAY. Dans un détail qui confère un peu à l’acharnement chirurgical, je donne quelques informations généalogiques, limitées pour ne pas rendre le texte à ce point indigeste. Paul est né le 16 février 1896 à Saint-Ambroix dans le Gard. Il est décédé en décembre 1978 au Roussillon, aux Vans.
Sa femme Marie est née le 21 juin 1901 à Nîmes. Elle est décédée le 13 août 1982 au Roussillon, aux Vans. Ils se marient le 2 juin 1923 à Saint-Quentin dans l’Aisne. Que pouvaient-ils faire là-bas ? Le mystère restera le leur. En tout cas, de leur union ne naît pas d’enfant. Ils ont de la famille à Saint-Ambroix, les Vincent. C’est elle qui écrit, surtout. Devenus enfants du pays, lui sera maçon, elle sera brodeuse. Sur le papier, ça fait des vies simples, dans un recoin de campagne paisible.

Quand le havre de paix vire à l’enfer
Car la maison que nous visitons n’est pas « une » maison. Comme souvent dans la Cévenne d’Ardèche, les habitations sont très regroupées en gros poquets de bâtisses bizarres et malcommodes, alors que tout autour il n’y a turbo-rien – si vous voulez comprendre pourquoi Malarce-sur-la-Thines est à ce point un repaire de purs détraqués, l’urbanisme en est un des ingrédients, pas le seul certes.
La maison des Maugé est achetée en 1954. Comme souvent dans ce pays de chevriers, la précision des géomètres n’est pas la préoccupation première des types que vous voyez dans les accols. Arrive en 1963 un certain Germain Mesclon, qui fait rénover et/ou construire une partie attenante à la maison des Maugé. Tout est accolé, ça tient par habitude. Sauf que les limites de propriété, arguées par tout un chacun, ne sont pas du tout respectées.
S’ensuit un affrontement sans fin. 1964 conflit auprès du juge de paix aux Vans, conciliation, non respect de conciliation, 1965 procès à Largentière, 1966 appel, 1967 cassation à Paris. Paul Maugé est débouté et se voit condamné à payer les frais, sauf qu’entre temps, Mademoiselle Brun s’installe à son tour et vient 1967, elle déverse ses eaux de toiture sur la propriété Maugé, qui se voit du coup très abîmée par l’humidité. Re-procès, une vie simple et paisible on disait ?
D’après les bribes retrouvées, mais moins précises car faisant référence à des lettres plutôt qu’à des documents administratifs, finalement les consorts Mesclon et Brun se tirent, laissant les Maugé racheter les deux autres maisons. Du coup, les trois habitations informes en deviennent une seule, celle actuelle, ce qui justifie du coup la forme quelque peu bizarre et bricolée de la bâtisse.
Qui plus est, et c’est là que ça prend encore du piquant, la maison est juste sur le cul d’une frontière communale qui forme un angle droit ; plus précisément, la maison est la frontière. Paul et Marie reçoivent leur courrier sur la mauvaise commune. La caravane précitée, avec le chantier semi-abandonné ? C’est un autre terrain, ça n’a rien à voir.

Quand il s’agit d’honorer la mémoire des oubliés
Nous ne trouverons – définitivement – aucune photo du couple. Profondément catholiques, ils étaient voués à Dieu dans leur quotidien. Elle, couturière, lisait les évangiles. Un livre usagé contient les termes de recueil du précieux, ce sont des prières. Lui se plaisait à mouler des plâtres, tous religieux, quelquefois talentueux, d’autres fois incertains. Il fabriquait même les négatifs. Ca donne un curieux sentiment de dénicher un trésor dans les ruines.
Du coup je me pointe au cimetière, pâle matin blafard, pour les trouver. Oh ce n’est pas le Père Lachaise, une soixantaine de tombes tout au plus. Je ne les ai pas. Contrarié on va dire, je fais à mon tour le chien mésestimé. Quelques lignes sont échangées par téléphone, un copain vérifie vite fait les annuaires, le verdict tombe : on n’a rien. Quelque part, on s’en serait presque doutés.
Sans grand espoir démesuré, je vais sur la commune d’à côté, me disant que boudiou ça fait 40 tombes et ça sera vite vu. Je tombe sur l’ancien boulanger : ah té, vous êtes le bonhomme des cloches ! Et puis le cimetière, histoire d’en finir. Ca va être « maison zéro » si je ne les ai pas. Et là le miracle se produit : Marie et Paul sont là. Logique. Si l’on s’en tient à une définition stricte des limites de commune, je n’étais pas sur la bonne.
La tombe a besoin d’un sacré entretien, c’est le premier témoignage à en délivrer : tout est renversé et souillé. Mais surtout, elle est à l’image du couple. La pierre tombale comporte un moulage en ciment végétal, deux moulages d’angelots. La semelle comporte des moulures végétales, comme des artichauts. Le soin jusqu’à la dernière demeure !

La maison croupit dans un abandon putride. Tant de conflits pour que ça devienne ça ? Et si finalement, c’était un lot quelque peu commun pour des bâtisses signées de cet historique de strates malformées ?
La maison est-elle à voir, non c’est une ruine, y’a rien. Mais il ressort en contrepartie quelque chose de très fort, c’est qu’il n’y a jamais + jamais + jamais personne là-dedans. L’accès est tout simplement rédhibitoire. Laissez un simple petit mois derrière moi et le printemps se fera une joie de provoquer des monceaux d’épines tentaculaires. Le sentiment que j’ai eu ? Paul, Marie et moi, on s’attendait. Ce sera long, se disaient-ils. J’entame les démarches pour rénover leur tombe. Comme un rendez-vous qui attendait son heure.


















