Exploration campanaire, les cloches de Lentillères
Voici une exploration campanaire du clocher de Lentillères, petite commune de 200 habitants en Ardèche. Un très grand merci à Monsieur le maire Pascal Dupont, ainsi qu’au secrétariat Isabelle Bernard pour l’accueil, et à Victor pour l’aide sur place.
L’église de Lentillères possède deux cloches inhabituelles pour le secteur : une Arragon de 1886, accrochée en clocher et une Dubois-Robert dans la nef.
L’église est un édifice récent (XIXe siècle). On accède au clocher par trois volées d’escaliers. Le lieu n’est pas qualifiable d’état dégradé, mais il s’avère que le caractère abrupt des marches d’escalier plus l’absence de rambarde en certains sections, tout cela donne une impression très aventureuse. Il est de fait qu’il faut faire attention.
Les abat-son sont larges et la lumière baigne les lieux. Le beffroi est fiché dans le mur par le biais d’une très grosse poutrelle métallique. Si l’on pourrait considérer que c’est un problème de stabilité concernant l’édifice, il est de fait que premièrement, les murs sont robustes, deuxièmement la cloche demande très-très peu d’énergie.
Il s’agit d’une Charles Arragon, fondeur lyonnais ayant repris les établissements Gulliet en 1885, suite au décès de Pierre Gulliet en 1881 et la cessation d’activité par sa veuve en 1884. La date de fonte est 1886, on est donc au début de son activité. On notera au fil des recherches qu’il s’auto-attribue la médaille de bronze des Gulliet, puis en parcourant ses prospectus publicitaires, il vante le bourdon de Lalouvesc qu’il n’a pas fondu !
La décoration de la cloche Arragon est en tous points identique à une Gulliet. Seule la signature à la faussure rappelle la différence : ANCIENNE MAISON GULLIET ET FILS CH ARRAGON INGENIEUR DES ARTS ET MANUFACTURES SUCCESSEUR FONDEUR A LYON 1886. Il s’agit donc d’une utilisation des matrices Gulliet ainsi que des profils, et immanquablement donc, un instrument de grande qualité musicale.
La dédicace est la suivante : (ligne 1) PARRAIN GUSTAVE DUMAS MARRAINE JOSEPHINE CHASTANIER (ligne 2) MAIRE LOUIS VICTOR CHASTANIER CURE EMILE VIANET (ligne 3) JESUS. MARIE. JOSEPH. PATRONS DE LA PAROISSE DE LENTILLERES.
Elle est montée en rétrograde sur un joug métallique massif. Elle a une sonnerie très lente, demandant peu d’énergie : environ 15 kilos. Cela provoque surprise et dès le départ, des gros ajustements à la volée. En effet sur les premières oscillations, j’ai du rebond. A partir d’une minute, je change de côté et de ce fait, je fais face au déséquilibre, ce qui provoque que la sonnerie est meilleure.
Elle sonne un Sol(3) et pèse environ 530 kilogrammes.
Dans la nef se trouve une ancienne cloche d’église, fêlée. Elle ne provient pas de l’ancienne école du fait qu’elle possède encore un mouton et des ferrures. C’est une cloche esthétique et inhabituelle. Elle mentionne une épigraphie qui ne rappelle en rien celle des édifices religieux, mais plus les fondeurs de sonnailles. On y lit par deux fois : DUBOIS ROBERT AU PUY. Une fois dans une estampille, une fois en grosses lettres romaines sur la robe.
De nombreuses parties de la cloche sont élimées, notamment toutes les parties saillantes. Ce qu’il en est à déduire : elle a reçu beaucoup de pluies et dès lors, était placée dans un clocher peigne.
La robe est décorée avec des fleurs dans un décor extrêmement inusité. Il s’agit, si l’on doit essayer d’établir une comparaison, d’anis étoilé. Elles sont toutes identiques et sont donc un décor à la cire perdue.
Proviendrait-elle d’un édifice antérieur à la Sainte-Famille ? De la chapelle Sainte-Philomène ? Voire même d’une autre commune ou d’une autre paroisse ? La réponse en soi n’est pas un grand mystère. Il suffit de regarder les représentations iconiques de Sainte-Philomène, régulièrement elle porte des fleurs. Au vu du supplice qu’elle a vécu à ses 12 ans, la fleur est le signe de l'innocence et de la jeunesse. Dès lors, la robe de la cloche est un entier témoignage de sa provenance : la chapelle.
Le fondeur n’est pas Robert DUBOIS. Il s’agit d’une dynastie, 26 fondeurs sur 10 générations. On a affaire à Louis-Gabriel DUBOIS (1761-1837), marié à Marguerite ROBERT. La cloche n’est pas datée et au vu de la production des Dubois, ce sera une affaire compliquée. Une estimation de date 1790-1810 est envisageable, tout en gardant la notion que c’est inévitablement « à la grosse louche ».
L’église de Lentillères est donc la grosse surprise du secteur. Si l’on s’attendait à ce que la visite soit une formalité pour trouver une médiocre Baudouin, il faudra s’adresser ailleurs. Le campanaire de Lentillères est une anomalie bien agréable à découvrir.