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Exploration campanaire, les cloches d'Ailhon

Voici une exploration campanaire du clocher d’Ailhon, magnifique petite commune d’Ardèche. On accède au village par un entrelacs de petites routes forestières toutes plus paisibles les unes que les autres. Un très grand merci à la municipalité pour l’accueil aussi chaleureux.

Les bases de cette église romane datent du XIe siècle. En  1670, les troupes royales rasent le clocher, en représailles de la révolte du Roure. Au gré de reconstructions successives, c’est en cette période qu’est érigé le clocher-peigne que nous connaissons aujourd’hui. Ce clocher est très accessible car il possède une banquette de dimension conséquente. On a une structure comparable à Mercuer ou Faugères, si ce n’est qu’ici, la banquette est couverte d’une toiture.

Cette banquette a connu des rénovations récentes, qui ont engendré la constitution d’un voile de béton remarquablement propre et structurant. Les travaux, bien réalisés, permettent que cette consolidation soit invisible depuis la place au pied de l’église. L’accès à la banquette est effectué depuis la gauche du porche, par un escalier en pierres d’époque, rude mais confortable. Les conditions d’entretien sont donc idéalisées. Le contrat d’entretien est remis à Paccard, ce qui nous garantit un travail d’excellence.

Le clocher-peigne comporte quatre baies. Des traces d’usure de la pierre dans les trous de tourillons laissent à penser que ce n’était pas du prévisionnel : l’église a comporté 4 cloches. On peut échafauder l’hypothèse que des enlèvements ont eu lieu lors des périodes troublées de la révolution française et du consulat. Actuellement, l’église comporte 2 cloches, qui sont disposées à une baie d’écart.

La grande cloche est une Valeton datant de 1763. La petite cloche est une Decharme de 1826. Les deux sont montées en rétro-mitigé. Les moutons sont très conséquents, ce qui en fait des cloches légères. Le montage est très dynamique. L’angle de volée est quasiment horizontal. Pour un rétro-mitigé, on a une situation que l’on peut franchement décrire comme idéalisée. Quand on pense à la médiocrité de la situation à Lablachère, ces derniers feraient bien de s’en inspirer.

La plus grande cloche a une épigraphie remarquablement correcte pour Valeton. Nous rappelons que ce dernier a une métallurgie habituellement plus qu’erratique, citant notamment une évaporation massive de l’étain, des lettres non ébarbées, des poquets de métal sur l’épigraphie, un sentiment de métal carbonisé. Notons qu’il s’agit de la plus ancienne Valeton que nous connaissons en Ardèche, sur 9 autres instruments.

Nous faisons ouvertement la supposition qu’il s’agit d’une Jean-Baptiste Valeton originaire de Berrias-et-Casteljau, plutôt qu’une Louis Valeton (le fils), originaire de Largentière. L’absence de signature va nous empêcher d’attester l’assertion. Jean-Baptiste cumule les problèmes et les refontes, le clocher de Saint-Remèze étant le cas exemplatif des difficultés. Ailhon a une bonne métallurgie, ce qui nous met donc face à une anomalie, certes agréable.

La dédicace est la suivante : (Ligne 1) + SANCTE ANDREA OPN . PT SEGr CHRJSTOPHLE DE SAUZET SEJGNEVR DESPLAN (Ligne 2) ENTRAJGUES EC CONSr EN LA SOUVERAINE COUR DES A DES ET FINENCES DE MONTPELIER (Ligne 3) xxx MRe CHARLES GASPARDEFAGES CURE DAME MARGVERITE DE FABRJAS MARRAINE (A la fourniture) SR JAqVES COURT CONSVL (A la pince) VALETON FECIT 1763.

La mention de Saint-André nous atteste que la cloche a été fondue pour cette église, il ne s’agit donc pas d’un déplacement. Cette dédicace est plus que nébuleuse. On pourrait la traduire par : Saint-André, priez pour nous. Christophe De Sauzet, seigneur des plans à Antraigues-sur-Volane, conseiller à la souveraine cour des finances de Montpellier. Parrain Charles Gaspard De Fages, curé. Marraine Dame Marguerite de Fabrias. Seigneur Jacques Court Consul. Valeton m’a faite en 1763.

Il s’agit de Christophe Sauzet de Fabrias, né à Thueyts (date inconnue) et décédé le 26 février 1766 en lieu inconnu. Il était conseiller à la Cour, Seigneur de Fabras, Ailhon, Les Plans, Craux, Antraigues, Genestelle, conseiller en la cour des comptes, aides et finances de Montpellier. Il logeait au château de Genestelle, que nous avons d’ailleurs récemment documenté. Marguerite Magdeleine Sauzet de Fabrias est la fille de Christophe. Les Sauzet de Fabrias furent seigneurs d Ailhon jusqu’en 1946.

La seconde cloche a une apparence qui fait directement penser à un instrument issu d’un itinérant du Bassigny ; à la fois par le profil, mais aussi par la décoration de passementerie plutôt sobre. L’épigraphie est modeste, mais bien exécutée. La cloche n’est pas signée. Considérant la date, qui comporte un 8, dont le sommet est aplati, nous l’expertisons sans doute aucun comme étant une Pierre 2 Decharme.

Sa dédicace est la suivante : (Ligne 1) + Mr JEAN PIERRE JAUSSEIN PARRAIN (Ligne 2) (main) Dme VICTOIRE D OURS MARRAINE (Ligne 3) (main) Mr GARRAND CURE D AILHORE 1826. Le mot « Ailhore » peut se révéler plus qu’étonnant et recherches faites, il ne correspond à rien, pas même une graphie ancienne. Il s’avère – nous le rappelons – que Decharme était illettré et une fois de plus, le mal frappe.

La petite cloche sonne un Do(4) très équilibré pour un poids de 230 kilogrammes en profil renforcé. La grande sonne un Sol#(3) en ultra léger pour un poids estimé de 380 kilogramme. Le montage extrêmement soigné en fait une sonnerie douce, soyeuse. L’automation est sur un Harmony de Paccard, présent en sacristie. La grande cloche frottait le mur, ce qui justifiait son arrêt jusqu’il y a plus ou moins un an. En cause, une dégradation de l’embase du mouton. Cela a été pleinement corrigé.

De cela quelques années, des enfants ont grimpé les murets pour semer la pagaille au clocher. L’enquête n’a pas été fort longue, ils venaient de la maison située juste en face !