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Exploration campanaire, la cloche de Brahic

Voici un documentaire sur la cloche de Brahic, il s’agit d’une ancienne commune qui est aujourd’hui rattachée à la municipalité des Vans, même si l’on trouve au cœur du hameau resserré le bâtiment et l’installation d’une mairie. Le village est bâti de schiste, aux murs sévères ; il offre un cadre très préservé, limite austère, sur des petites rues qui serpentent dans les pentes abruptes. L’église de Brahic est très ancienne. Romane et datant partiellement du XIIe siècle, elle offre un aspect particulier.

En effet, son clocher peigne est situé, au regard de la cour extérieure, au milieu de la toiture. Ce n’est pas au porche comme habituellement. Il s’agit en réalité d’une curiosité locale. Par manque de place, un bâtiment a été accolé à l’église, provoquant dès lors que le clocher n’est pas représentatif de l’avant de l’édifice. Au gré de notre inventaire campanaire, cela nous semble actuellement unique. Le peigne possède 4 arcs plein-cintre. Il subsiste une seule cloche.

La cloche de Brahic est très exceptionnelle. Elle n’est pas la plus ancienne (Bourg-Saint-Andéol), elle n’est pas la plus grosse (Lalouvesc), elle n’est pas la plus belle (Banne) : elle est la plus originale de toutes.

Sa panse possède des impressions de feuilles de châtaignier. De part et d’autre d’effigies, on découvre de chaque côté quatre feuilles réelles, symbolisant l’économie de ce village. Nous n’avons rencontré cette particularité – cet exploit – uniquement à la cathédrale d’Amiens, dont les cloches médiévales possèdent l’impression de feuilles de sauge. Nous reviendrons sur la technique, mais avant tout, documentons le fondeur.

La cloche date de 1714. Elle est répertoriée sur un papier à gauche de la porte de l’église, comme étant une Jacques Serrot. Rapport à l’épigraphie, c’est faux. Le fondeur a signé Jacques SEURROT, qui est à rapprocher des deux fondeurs père et fils, Blaise SEUROT et Claude SEUROT (un seul R). Ces derniers sont originaires de Javaugues, en Haute-Loire. On sait qu’en ces époques éloignées, l’orthographe est erratique.

Jacques est connu à Marcenat (15) et Randan (63). Les collaborations avec Claude Seurot sont avérées en 1719. L’orthographe est d’ailleurs erratique, puisque Jacques signe SERROT. Les travaux sont extrêmement qualitatifs, avec une épigraphie digne de maîtres fondeurs. A la base, les Seurrot sont originaires de Levécourt dans le Bassigny en Champagne. Le premier fondeur répertorié est Antoine SEUROT en 1616. Le Bassigny est un immense berceau de fondeurs de cloches, comme nous l’exposons régulièrement.

Depuis la Haute-Loire et visiblement, le Puy-de-Dôme (première localisation de Blaise Seurrot avant déménagement), les Seurrot ont fondu en Auvergne. Ce sont des cloches globalement toutes rares, voire même très rares. Celle-ci est d’ailleurs la seule du département, selon les inventaires actuels en tout cas. L’épigraphie est souvent typique. On peut en effet les reconnaître au premier coup d’œil. Les analogies avec notre documentaire sur Chamalières-Sur-Loire sont manifestes.

La dédicace est la suivante : 1714 IHS A FVLGVRE ET TEMPESTAE DEFENDE NOS DOMINE SANCTE MARIA PATRONA NOSTRA ORA PRO NOBIS FAICT PAR IACQUES SEVRROT. Elle est montée en rétro-équilibré, avec un tintement horaire et aucun montage de volée. Un battant d’origine permettrait une sonnerie, toutefois un filin métallique maladroit l’immobilise.

Reste donc à aborder le décor de feuilles de châtaignier. Au pied du Serre de Barre, il ne fait nul doute que cette épigraphie fait référence à la pleine économie locale de l’époque : la châtaigne. Il faut appuyer à quel point cette cloche est à ce sujet totalement exceptionnelle, rare et unique. Voyez donc, on a le « fossile » de bronze de 4 feuilles authentiques de 1714.

Techniquement, comment a-t-il réalisé cela ? C’est en effet un exploit de haute intensité.

Au fil de nos expertises, nous ne voyons qu’une seule méthode envisageable. Dans un coffret en bois, le fondeur a disposé une terre chamottée, ou en tout cas une glaise qui pourrait s’avérer techniquement semblable, toutefois sans alumine. On relèvera que Brahic ne possède pas cette géologie de glaise ; le fondeur a amené la terre sur place. On imagine le transport en charrette en cette époque !

Dans ce coffret contenant une glaise malléable et molle, le fondeur a imprimé en négatif 4 feuilles réelles de châtaignier. Il a lentement laissé sécher le moule. Ensuite, il a coulé sa cire d’abeille dedans, avec une épaisseur avoisinant les deux à trois millimètres. Avec une dextérité chirurgicale, il a extrait sa cire du moule, en positif donc, et découpé les petites impuretés dans les dentelures de la feuille. Au même titre que des lettrines (celles-ci formées sur des matrices en buis), il a collé les feuilles sur la panse, toutefois la panse de la fausse cloche.

A l’aide de pinceaux très fins, il a (classiquement) enduit sa fausse cloche de couches successives, avec un mélange d’argile, de crottin de cheval et de poils de chèvres. Ces couches de plus en plus épaisses, forment la carapace autour de la fausse cloche, appelée la chape. Dès lors on le conçoit, même si c’est plus facile de le visualiser en fonderie, les cires de châtaigner forment une empreinte négative dans la chape. C’est ce qui forme le moule de la cloche. La dernière étape on la connaît, la fausse cloche est détruite, le bronze est coulé dans le moule.

La cloche mériterait un classement monument historique à titre mobilier, c’est une évidence tant du point de vue de sa date, son fondeur, mais surtout son épigraphie insolite. Mais bon, tout le monde s’en tape tellement, à quoi bon en parler ? En tout cas nous le signalons, c’est un instrument totalement exceptionnel.