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Les cloches de Bourg-Saint-Andéol

Voici une exploration campanaire réalisée à l’église de Bourg-Saint-Andéol. Il s’agit d’une église romane du XIIe siècle, qui a été profondément remaniée durant les âges. Le reportage a été permis par la mairie de Bourg-Saint-Andéol, que nous remercions vivement. En particulier, Valérie Chantalat et Philippe Mari, pour la mairie. La paroisse a suivi le dossier en présence d’Évelyne Renversade.

L’église présente une architecture hétéroclite, mais vu la qualité des travaux, elle a un aspect profondément homogène. Les derniers chantiers d’ampleur datent de l’après seconde guerre mondiale. En vue de détruire le pont sur le Rhône, les américains ont pilonné le fleuve. Le bombardement a été un échec, une part non négligeable du centre ancien de Bourg a été détruite.

Le patrimoine campanaire a échappé à ces destructions. Le relevé de l’abbé André, dans « Revue du Vivarais, tome LX, septembre 1956 » mentionne deux cloches médiévales, à savoir une cloche de 1475 en clocher, une cloche de 1401 en campanile d’horloge. Ce relevé est bon pour le clocher, faux pour l’horloge. Notons que l’abbé André se base sur Berthelé, Ephemeris Campanographica, fascicule VI, daté de 1911. L’abbé n’est pas monté au campanile, pas plus que l’expert Thierry Gonon.

Le clocher comporte 4 cloches de volée. On y trouve une anonyme de 1475 et 3 Francisque et Georges Paccard de 1894. La tour de l’horloge comporte une anonyme de 1507. Nous allons décrire en détails chacun de ces instruments.

Jusqu’en 2013 au moins – et vraisemblablement jusqu’en 2019 – le clocher était accessible au tourisme lors de certaines occasions, comptant parmi d’autres les journées du patrimoine. Le clocher est classé aujourd’hui comme étant profondément inaccessible pour des raisons de danger. Pour monter au clocher, la porte est localisée à droite du porche, à l’extérieur de l’église. Il s’agit d’un escalier en pierres, quoique étroit, en tout cas en très bon état.

Une première porte à droite mène à un comble de collatéral. Il a été entièrement bétonné et offre un cheminement à la fois propre et aisé. On arrive alors sur un escalier pentu, dont les marches sont en triangle, afin de gagner de la place. La dernière fois que j’avais vu cette prouesse architecturale, c’est à la cathédrale de Clermont-Ferrand en 2011, c’est dire !

La chambre des cloches possède un voile en béton, qualitatif, qui offre une situation incroyablement propre. Il est de fait que des grilles métalliques installées aux baies protègent des volatiles. Le beffroi campanaire est indépendant du bâti, c’est un montage parfait. On est dans une configuration propre, espacée, lumineuse. En somme, c’est étonnamment très agréable.

Les cloches sont montées en rétro-mitigé. La sonnerie est hors-service, désaffectée et interdite. Ce qui étonne, c’est la propreté de tout le mobilier. Il a été évoqué que le clocher est très venteux. Doit-on la parfaite propreté au mistral ou à l’entretien ? C’est en tout cas une chance plutôt rare en Ardèche, la plupart des clochers étant maculés de guano.

La cloche de 1475, la plus ancienne d’Ardèche

Nous sommes au regret de détrôner la cloche de Sauveplantade, datée 1480, sur la commune de Rochecolombe, qui jusque là était annoncée comme la plus ancienne du département. Il est de fait que j’avais annoncé à ladite commune la présence d’un risque solide concernant Bourg-Saint-Andéol. Ca n’a pas manqué. La date est mentionnée sur le cerveau de manière extrêmement claire : M IIII LXXV.

Il s’agit d’une cloche gothique de constitution très classique, ne reprenant pas un format pain de sucre, mais un profil romain quelque peu archaïque. Elle sonne Mi(3) très fortement altéré, franchement vers le Ré#, le tout en profil lourd pour un poids de 1195 kg. Sa dédicace est en textura quadrata, qui offre bien des déboires de lecture à l’historien (c’est classique).

On y relève de manière incomplète : MOX NAMQUE CLARUS JUVENIS, TABELLAM SCRIPTAM DEFERENS, MENTE SANCTA PRONUNTIANS DEFENSIONEM PATRIAE / BEATA AGATHA POST MULTA TORMENTA IN CARCERE MORTUA EST : AD CUJUS CAPUT IN TUMULO POSITA EST VISIBILITER TABULA PER ANGELI MINISTERIUM IN QUA SCRIPTUM EST : MENTEM SANCTAM SPONTANEAM, HONOREM DEO ET PATRIAE LIBERATIONEM. IDEOQUE CONSUETUDO INOLEVIT, CUM TABULA EJUS IMAGINEM CONTINENTE FIERI PROCESSIONEM. M IIII LXXV. SANCTA MARIA ORA PRO NOBIS.

Traduction en français : Car bientôt un jeune homme illustre, portant une tablette écrite et proclamant d'un esprit saint la défense de la patrie apparaitra. La bienheureuse Agathe est morte en prison après de nombreux tourments : à la tête de son tombeau fut placée de manière visible, par le ministère d'un ange, une tablette sur laquelle était écrit : Une âme sainte et volontaire, l'honneur à Dieu et la libération de la patrie. C’est pourquoi la coutume s'est établie de faire une procession avec une tablette contenant son image. 1475. Sainte Marie, priez pour nous.

La phrase Mentem sanctam, spontaneam, honorem Deo, et patriae liberationem est le cœur liturgique de cette inscription. Elle peut se traduire de façon plus fluide par : Elle avait une âme sainte, un dévouement volontaire, elle a rendu honneur à Dieu et apporté la libération à sa patrie. Selon la tradition, lors des funérailles de la sainte au IIIe siècle, un jeune homme inconnu (identifié comme un ange) plaça une plaque de marbre dans son tombeau. L'inscription qui y figurait (Mentem sanctam spontaneam...) est devenue la devise associée à Sainte Agathe.

Si la source de cette inscription est assez aisée à identifier (les tourments de Sainte-Agathe), bien plus délicat est d'expliquer pourquoi cette formule se trouve gravée sur un très grand nombre de cloches à partir du XIVe siècle, ce de surcroît que nous sommes ici voués à Saint-Andéol. La cloche au demeurant mentionne en opposés deux blasons de la ville de Bourg. Il n’y a donc pas eu déplacement.

La cloche est munie d’un battant qui n’est pas d’époque mais fort ancien. Le mouton est du même bois que les Paccard, ce qui pourrait nous faire échafauder l’hypothèse que les deux frères savoyards en ont fait le montage. Le joug démontre une légère flexion sur son axe, ce qui indique que le poids commence à travailler le bois. Au vu qu’elle n’est plus sonnée, nous estimons le risque inexistant ou par principe de précaution : très faible.

La métallurgie est excellente pour l’époque. La panse est d’une propreté irréprochable. Les anses possèdent des cordons soigneux. C’est indéniablement la cloche d’un maître fondeur. Nous ne relevons pas d’analogie d’épigraphie avec Tournon-sur-Rhône. La cloche de Bourg-Saint-Andéol n’est pas signée, ce qui est un grand classique – presque systématique – considérant la date de fonte.

Les cloches Paccard

Le beffroi campanaire, spacieux, comporte trois cloches Georges et Francisque Paccard. Elles ont un décor standardisé pour cette époque. Sans détour, c’est classieux. La maitrise des épigraphies est complète, ce qui les place au même niveau que des Bollée de l’époque. C’est riche en effigies et rinceaux floraux. Un régal. Ces cloches ont été installées à la suite de la grande rénovation de l’église, entamée en 1875.

Tout comme la cloche médiévale, le montage est rétro-mitigé, actionné par des vieux Bach. L’ensemble du système est volontairement hors service, jugeant probablement ce système archaïque comme un ouvrage piteux ; ce qu’on confirme. La chaîne de la plus petite est rouillée sur l’engrenage, ce qui empêche même sa volée manuelle. L’accord de sonnerie est Sol#(3) Si(3), Mi(4).

Nous avons trouvé la sonnerie étonnamment fonctionnelle. A l’œil de novice, nous n’avons constaté aucun désordre dans la maçonnerie, bien du contraire d’ailleurs. Une remise en volée est tout à fait possible en ouvrant les chantiers suivants :
- Remplacement du mouton de la médiévale, qui nous a semblé en début de fatigue.
- Remplacement des servo-moteurs et placement de nouvelles chaînes de traction.
- Placement d’un BTE6 ou Harmony.
Une sonnerie d’un tel ensemble donnerait un sacré panache à Bourg-Saint-Andéol !

Notons toutefois que la petite en Mi ne s’accorde absolument pas en plenum. L’accord Ré#(3) + Sol#(3) et Si(3) d’une volée de messe donne magnifique, quasiment somptueux. La Mi(4) se prêterait volontiers à devenir la cloche de l’angélus.

La cloche d’horloge

Elle est localisée dans un campanile, construit au-dessus du porche d’entrée. On y accède depuis l’escalier principal, lequel donne sur une terrasse. Cette partie révèle un paysage assez marquant, il faudrait peu pour que l’on s’imagine sur la toiture de la cathédrale de Béziers, tant tout y est similaire.

La montée au campanile est scabreuse. Une échelle est installée à demeure. Il reste toutefois que l’intérieur du campanile ne permet pas physiquement de tourner autour de la cloche. On serait en escalade au-dessus du vide. Il est obligatoire de rester sur l’échelle. De ce fait, nous ne disposons pas de la dédicace complète.

Toutefois, nous avons l’essentiel, la date. Au cerveau, la dédicace mentionne : ANNO DOMINI MILLESIMO QUINGENTESIMO VII. Il est donc parfaitement clair que cet instrument date de 1507 et non 1401. Ce que l’on remarque, c’est une radicale similitude entre l’épigraphie de la cloche médiévale du clocher, et celle-ci. Nous estimons peu probable qu’il s’agisse du même fondeur (écart de 32 ans), mais par contre, nous affirmons que les matrices sont les mêmes.

Aurait-on un fondeur bourguesan, ou gardois, ainsi que son successeur ? L’affirmation est permise. En ce qui concerne nos recherches, nous n’avons pas déterminé la date d’érection du campanile. Dans le même ordre d’idée, nous pourrions évoquer l’idée que dans un temps reculé, cette cloche d’horloge était en clocher, aux côtés de sa grande sœur. Il est tout à fait envisageable que la sonnerie civile ait été installée après la révolution française, au concordat par exemple (1801). Aucun texte ne me permet de l’affirmer.

La sonnerie de l’horloge est hors service. Nous notons toutefois qu’un BTE1 est parfaitement fonctionnel. Lorsque l’on est sur la terrasse, une porte donne accès à une petite salle, opposée à l’escalier principal. En l’occurrence cette salle est très dangereuse, car c’est la même colonne d’escalier que l’autre côté, mais sans escalier. C’est donc… un puits. Le tout est protégé avec des planches pourrissantes. J’ai refermé avec un fil de fer. Au vu de l’accessibilité, il n’est clairement de danger pour personne.

Ce BTE1 commande la sonnerie horaire. Il indique la bonne heure et l’antenne est présente. Il suffirait d’un simple coup de pouce pour relancer l’horloge mère.

Conclusion

Le clocher de Bourg-Saint-Andéol constitue une excellente surprise, de par la qualité architecturale indéniable, souligné par la présence de 2 cloches médiévales. La cloche 1475 est la plus ancienne d’Ardèche à tous points de vue, ce qui constitue une excellente nouvelle pour la ville. Certes l’écart est faible, Sauveplantade suit de très peu (de surcroît elle a une fonte extrêmement archaïque). Il reste que la qualité métallurgique fait de la cloche 1475 un très haut niveau.